Reverse camber : le shape de ski qui cartonne aux US et qu’on ignore en Europe

Il y a une catégorie de skis dont on parle beaucoup outre-Atlantique et presque jamais de ce côté-ci de l’Atlantique : le cambre inversé, ou reverse camber en anglais. Posé à plat sur le sol, un tel ski ne repose pas sur ses deux zones de contact habituelles, tip et tail relevés. C’est exactement l’inverse : seul le patin touche le sol, la spatule et le talon remontent vers le ciel. Vu de côté, la planche dessine un sourire. Et ce sourire, aux États-Unis, revient à la mode, y compris en ski de randonnée.

L’histoire est connue aux US et mérite d’être racontée en europe. Début des années 2000, le regretté Shane McConkey observe une évidence que personne n’avait osé transposer au ski : les skis nautiques et les planches de surf, eux, glissent sur l’eau au lieu de s’y enfoncer, précisément parce qu’ils sont bombés vers le haut aux extrémités. Pourquoi un ski de poudreuse ne suivrait-il pas la même logique ?

De cette intuition naît le Volant Spatula, développé avec Volant vers 2001-2002 : cambre inversé et ligne de cote inversée (le ski plus large sous le pied qu’aux extrémités). Le résultat était radical. Dans la neige très profonde et sans fond, impossible de planter la spatule, une flottaison irréelle. Le K2 Pontoon suivra dans la même veine. Mais dès qu’on quittait la poudreuse, c’était une autre affaire : quasiment aucune carre efficace, une accroche inexistante sur neige dure, une sensation, disent ceux qui les ont essayés, de patiner sur des rollers. Bref, des engins magnifiques mais mono-usage, à réserver aux conditions parfaites en héliski ou en cat-skiing, une autre époque.

La deuxième génération a tout changé

C’est là que l’histoire devient intéressante. Les fabricants américains ont retenu la leçon de McConkey sans en garder les excès. L’idée directrice : le rocker apporte la flottaison et la facilité d’initiation du virage, la ligne de cote apporte l’accroche sur neige dure : alors pourquoi choisir ? Autant combiner les deux.

Les modèles actuels, avec les Moment Meridian, 4FRNT Devastator, ou encore les Ronin 122 et WNDR Intention, conservent l’esprit freeride joueur et pivotant du cambre inversé à plat, mais se verrouillent dans une conduite coupée franche dès qu’on les met sur la carre. Le secret tient dans l’accord entre le profil de rocker et la ligne de cote : le ski est déjà « plié » dans la forme qu’aurait un ski classique en plein virage. On l’incline, la carre s’engage sur toute sa longueur, et il tourne. À plat, seule une petite portion touche la neige, d’où une maniabilité de ski beaucoup plus court.

Il y a aussi une subtilité que les initiés apprécieront : ce type de ski ne stocke pas d’énergie pour te renvoyer d’un virage à l’autre, c’est un défaut pour certains, mais il ne stocke pas non plus l’énergie qui fait vibrer et « rebondir » un ski cambré en neige dure hachée. Le talon se libère plus facilement pour contrôler la vitesse, et beaucoup de skieurs décrivent surtout un gain de confiance : plus besoin de reculer le poids en permanence pour éviter que la spatule plonge.

Et en rando, alors ?

C’est tout le sel de l’affaire, et le point que l’on n’aborde presque jamais dans nos magazines et nos boutiques françaises à part peut être chez Backcountry France, qui tient cela de son influence US. Aux États-Unis, plusieurs marques déclinent le cambre inversé (ou un rocker très prononcé) jusque dans des skis de randonnée : on croise des G3 Synapse, un Moment Meridian Tour, un 4FRNT Raven…

La grande crainte, à la montée, c’est le point de contact plus court sur la trace, qui pourrait accrocher moins bien qu’un ski cambré capable de pousser la peau dans la neige. Le retour d’expérience des randonneurs d’outre-Atlantique est plutôt rassurant : avec des peaux bien découpées et un choix d’itinéraire cohérent, ça passe très bien. La technique, notamment le poids sur les talons quand ça se raidit et le tracé comptent davantage que le profil du ski. Ce n’est pas la panacée sur une conversion en dévers gelé et raide, mais pour tout le reste, aucun souci.

Pourquoi ce silence en Europe ?

Voilà la vraie question. La réponse tient en partie à notre culture de glisse et à notre neige. Salomon le dit sans détour : en Europe, le cambre inversé pur est utilisé de moins en moins, au profit du double rocker associé à un cambre classique, jugé plus polyvalent pour passer de la piste à la poudreuse et inversement. Notre pratique reste très marquée par la piste, l’all-mountain et les conditions changeantes, le manteau neigeux nord-américain, plus continental et plus profond, se prête davantage aux planches très « rockerisées ». Résultat : le sujet reste confidentiel de ce côté de l’Atlantique, alors qu’il alimente des dossiers entiers dans la presse américaine.

Retour sur ma paire : un ZAG Purist Light rockeré, en avance sur son temps

Je referme cet article sur une note personnelle et documentée, puisque j’en avais fait le compte-rendu à l’époque, ici même sur Ski-Libre. La paire qui m’avait marqué, c’était un ZAG Purist Light, testé lors de la saison 2009/2010. ZAG, c’est la marque dont l’origine trouve naissance à Bourg-Saint-Maurice fondée en 2002 par le shaper Stéphane Radiguet, et qui maintenant se trouve basée à Chamonix, réputée pour ses spatules longues et progressives à une époque où tout le monde, en Europe, s’élevait contre ces formes jugées farfelues.

J’étais en contact avec la marque à son lancement et la vraie surprise de cette petite série, que ZAG m’avait fait parvenir en exclusivité, tenait dans un détail alors inhabituel sur un ski de rando : un rocker de 60 cm en spatule et de 30 cm au talon. Je n’étais pas convaincu en la recevant mais ce fut une merveille à skier, aucun ressenti à la montée, et une spatule qui travaillait encore mieux en neige difficile ou profonde. Attention à la nuance : ce n’était pas le reverse camber intégral à l’américaine, mais un double rocker maîtrisé. L’autre branche de la même famille, précisément.

Et c’est là que la boucle se boucle. Cette petite série n’est jamais sortie telle quelle : elle annonçait la gamme rando 2011 de la marque, et surtout la sortie de l’Ubac que j’ai suivi et testé les saisons suivantes. Le Purist Light « rockerisé » avait ouvert une voie, celle d’un ski de montagne performant qui empruntait au rocker sans tomber dans l’excès. Il suffit de compter aujourd’hui le nombre de fabricants qui vantent leurs spatules longues et progressives pour mesurer l’avance qu’avait ce petit atelier de ski français à l’époque.

Deux écoles, une même intuition

Au fond, l’histoire raconte deux chemins parallèles. Aux États-Unis, McConkey a poussé la logique jusqu’au bout avec le cambre inversé intégral, extrême puis progressivement domestiqué. En Europe, des marques comme ZAG ont exploré très tôt la même idée, mais par la porte du double rocker : plus sage, plus polyvalent, mieux accordé à notre terrain. Rien d’étonnant, dès lors, que le reverse camber pur nous semble encore exotique : nous n’avons pas raté la révolution du rocker, l’europe en a simplement pris la branche modérée.

Le cambre inversé nouvelle génération n’est pas fait pour tout le monde ni pour toutes les neiges. Mais entre deux planches sorties du même moule, il propose quelque chose de radicalement différent. Et rien que pour ça, il mériterait qu’on en parle un peu plus, aussi.