Le 18 octobre, Tiphaine Dupérier et Boris Langenstein ont skié la face sud-ouest du Meru central, dans le Garhwal indien, depuis le sommet jusqu’à leur camp de base avancé. Le binôme français signe ce qui est, à notre connaissance, la première descente à ski de ce versant. La réussite est discrète, obtenue à deux et en style alpin, moins de quatre mois après la disparition de leur ami Guillaume Pierrel.
Le Meru se dresse au-dessus du glacier de Gangotri, entre le Shivling et le Thalay Sagar, et aligne trois sommets : le Meru Nord (6 450 m), le Meru Central (6 310 m) et le Meru Sud (6 660 m), le plus élevé. Sa réputation tient presque entièrement à la face nord-est du Meru Central et à son pilier de granite, le Shark’s Fin, qui repoussa plus d’une vingtaine d’expéditions. Valeri Babanov fut le premier à fouler ce sommet central en 2001, seul et par une ligne qui évitait l’aileron, ce qui lui valut un Piolet d’or. Il fallut attendre 2011 pour que Conrad Anker, Jimmy Chin et Renan Ozturk gravissent enfin le pilier, une ascension que le film Meru a rendue célèbre bien au-delà du milieu de l’alpinisme.
Tiphaine Dupérier avait remarqué ce couloir évident en 2024, sur place, lors d’un repérage pour un projet de kayak, avant de l’étudier sur Google Earth et de tomber sur une photo de l’expédition indienne. Son envie, telle qu’elle l’a racontée au site américain The High Route, était simple : descendre à ski une montagne que les alpinistes viennent d’ordinaire gravir.

Une fenêtre plutôt qu’un plan
Le binôme est parti, selon les mots de Tiphaine Dupérier sur Instagram, « avec de la défaite plein les poches ». Aucune de leurs expéditions d’automne n’avait jusqu’ici abouti, la neige ne leur avait pas fait de cadeaux ces derniers temps, et dans l’avion ils n’estimaient pas à plus de trois sur dix leurs chances de skier la face.
Arrivés en Inde le 1er octobre, les deux guides installent leur camp de base le 7 à Tapovan, au pied du Shivling, vers 4 300 à 4 400 mètres, puis un camp avancé vers 5 000 mètres sous la face, à près de quinze kilomètres de marche. Leur habitude consiste à s’acclimater sur d’autres sommets qui leur font envie. Constatant cette fois que les conditions étaient au rendez-vous, ils se sont concentrés sur ce seul objectif : six jours de reconnaissance sur le glacier, au pied de la face et dans la chute de glace qui la coupe en son milieu, puis trois jours pour boucler le sommet depuis le camp de base.

La chance a pesé dans la balance. Une forte chute de neige, une dizaine de jours avant leur arrivée, avait blanchi le terrain jusqu’au camp de base, au point qu’ils ont pu chausser les skis dès Tapovan, et Tiphaine Dupérier estime que, sans elle, la descente aurait sans doute été compromise. Dans la chute de glace, ils trouvent un passage qu’elle qualifie de « veine sans précédent », tout en jugeant ce secteur appelé à évoluer dans les prochaines années.
Ils montent par un itinéraire très proche de celui des Indiens, sur de la neige et parfois de la glace, sans réelle difficulté technique, avec pour principale inquiétude un gros sérac suspendu au-dessus de la chute de glace. Le 18 octobre, au sommet, ils chaussent les skis et tout passe, sans rappel. Les quatre cents premiers mètres sont les plus raides, autour de 50 degrés selon leur propre estimation, sur une neige dure mais très accrocheuse, parfaite dans la partie haute. Tiphaine Dupérier, qui n’avait presque pas skié depuis six mois après un printemps consacré à l’escalade, avoue avoir enchaîné ses dix premiers virages crispée, consciente qu’une chute ne s’arrêterait pas, avant que la tension ne cède au plaisir sur une pente assez large pour prendre un peu de vitesse. Elle résume la descente d’une image : « Comme les petits singes sur les fils de Rishikesh on a skié ».
Repartir après Gee
Cette expédition, leur dixième ensemble, n’allait pas de soi. Le 24 juin dernier, Boris Langenstein se trouvait au Pakistan avec Guillaume « Gee » Pierrel et la Canadienne Christina Lustenberger lorsqu’une avalanche emporta Pierrel pendant une tentative de ski dans le Karakoram. Tiphaine Dupérier dit avoir été surprise que son compagnon de cordée accepte de repartir à l’automne. Ils s’étaient fixé une règle avant le départ : aucune attente de l’un envers l’autre, et pas un pas sur la montagne si les conditions n’étaient pas parfaites. Elle le résume autrement, « sans attentes sauf celle de passer un bon moment ». Au sommet, ils ont pris un moment pour penser aux skieurs disparus.
Cette règle dit beaucoup de la manière de ce binôme. Dupérier et Langenstein annoncent peu, communiquent après coup et sobrement, et choisissent leurs objectifs parce que les conditions les rendent possibles plutôt que parce qu’un calendrier l’exige. À une époque où certaines descentes himalayennes se vivent comme des productions suivies en direct, le Meru rappelle qu’une petite équipe autonome, attentive au terrain et prête à renoncer, demeure un modèle solide pour skier en très haute montagne.

Une mention, deux skieurs
Cinq jours après la descente, Tiphaine Dupérier recevait en Oisans la mention spéciale des Piolets d’or pour l’alpinisme féminin, qui salue l’ensemble de son parcours, du Laila Peak en 2018 jusqu’au Nanga Parbat skié depuis le sommet par le versant Rupal en 2025, presque toujours aux côtés de Boris Langenstein. Elle a confié à Outside.fr son embarras de recevoir seule une distinction qui revient selon elle à leur cordée, et refuse toute comparaison entre le Meru et le Nanga Parbat, l’altitude changeant tout à ses yeux : « Le seul point commun, c’est qu’on était en style alpin ».
Je retiens de cette descente moins un chiffre d’altitude qu’une façon de lire la montagne. Le Meru compte parmi les sommets les plus scrutés de l’Himalaya indien, et sa face sud-ouest offrait pourtant encore une ligne vierge à qui acceptait de la regarder avec des yeux de skieur, loin du pilier qui a fait sa légende. Il y a sans doute là une direction pour le ski de pente raide en haute altitude : après la course aux 8 000, chercher la ligne logique sur des montagnes que l’histoire a rangées du côté des grimpeurs. Cette descente rappelle aussi qu’à ce niveau, savoir partir avec trois chances sur dix et la ferme intention de renoncer reste la première des compétences.
Sources
- compte Instagram de Tiphaine Dupérier
- the-high-route.com (entretien de Jason Albert avec Tiphaine Dupérier)
- Outside.fr
- Powder / Adventure Sports Network
- pioletsdor.net
- American Alpine Journal
- Explorersweb
- giripremi.com
- Planetmountain

