Au sommet de l’Everest, il a demandé à un inconnu de lui prendre une photo. C’était son seul appui logistique. Une semaine plus tôt, il skiait le Lhotse dans les mêmes conditions, le tout sans équipe, sans oxygène et sans drone pour le l’appuyer et le suivre.
Bartek Ziemski, skieur polonais de 31 ans est probablement l’un des skieurs himalayens les plus discrets de sa génération mais il mène depuis plusieurs années un projet de grande ampleur en himalaya, celui de skier tous les 8000 de la planète.
Lhotse d’abord
Le 12 mai 2026, Ziemski arrive au sommet du Lhotse à 8 516 mètres. Quatrième plus haut sommet du monde. Il a effectué cette ascension seul, sans oxygène. Pour rappel le couple de skieurs américains Morrison et Nelson avaient été les premiers à skier le Lhotse, en 2018, avec de l’oxygène. Sur cette ascension et descente à ski, Ziemski est le premier à le faire sans bonbonne d’oxygène. Ce n’est pas qu’une nuance physiologique car à cette altitude sans O2, la frontière entre une bonne décision et une mauvaise se réduit considérablement.
Everest ensuite
Moins d’une semaine plus tard, le skieur polonais arrive au sommet de l’Everest avec le même protocole.
Il a tout porté lui-même : tente, nourriture, skis. Il descend les quelque 3 485 mètres de dénivelé jusqu’au camp de base en moins de cinq heures et demie, comme le rapport le site ExplorerWeb.
La ligne empruntée à la descente ressemble à celle empruntée par son compatriote Andrzej Bargiel, lors de sa descente en automne 2025. La principale différence entre les deux polonais repose sur l’assistance : Bargiel avait des drones pour cartographier le passage de la fameuse Icefall et une grosse équipe pour préparer la route.
A l’opposé Bartek Ziemski avait ses propres yeux et la foule de la saison commerciale qui s’ammassait sur la voie classique pour compliquer la descente.

Bargiel et Ziemski : deux exploits, deux mondes
Deux Polonais, deux descentes de l’Everest sans oxygène, mais finalement deux approches radicalement différentes et c’est là où ça devient intéressant.
Bargiel est une machine à produire des projets visuels. Son Everest était un exploit réel, indiscutable, l’absence d’oxygène seule le place hors normes. Mais le cadre était préparé, soutenu, filmé. C’est du ski himalayen de très haut niveau, avec les moyens qui vont avec.
Ziemski ne fait pas de films. Son caméraman habituel n’était pas là cette saison, tant pis pour les belles images et les diffusions qui vont avec dans notre monde ultra connecté. Résultats, il n’y a que les faits.
Dans le milieu de l’alpinisme, on parle de style. On voit cela en alpinisme depuis des décennies, en effet une première en style alpin pur ne se compare pas à une ascension avec une logistique lourde, même si les deux arrivent au sommet.
On a en revanche moins l’habitude de voir les choses sous cet angle pour les descentes à ski : pourquoi serait-ce différent pour le ski de haute montagne ?
Le MAD Ski Project : la logique d’un projet
L’enchaînement Lhotse-Everest n’est pas sorti de nulle part. Avec ce succès, il porte à 9 sa liste de 8000 skiés dans le cadre de son MAD Ski Project.
Depuis 2022, Ziemski poursuit son ambitieux objectif. Broad Peak et Gasherbrum II d’abord. Puis Annapurna et Dhaulagiri en 2023. Makalu et Kangchenjunga en 2024. Manaslu en 2025. Il agrémente cette liste avec le Lhotse et Everest en 2026.
Neuf sur quatorze, toujours sans oxygène, toujours sans support logistique et en portant lui-même son matériel.
Ce qui distingue ce projet d’une collection de records, c’est précisément cette cohérence de style. Il s’est fixé une règle dès le départ et il ne l’a jamais contournée.
Dans un environnement où les règles de l’exploit sont souvent floues où l’on peut qualifier de « première » une descente accompagnée d’une armée de sherpas, cette constance mérite d’être soulignée.
Le K2 en ligne de mire
Cinq sommets manquent encore : Cho Oyu et Shisha Pangma côté tibétain, Gasherbrum I, Nanga Parbat et K2 au Pakistan.
Les deux tibétains sont peut être les plus accessibles à ski, techniquement parlant. Et puis il y a le K2 et ses 8 611 mètres. Le seul des quatorze à n’avoir été skié qu’une fois par son compatriote Andrzej Bargiel, en 2018. Nous vous avions relaté cette immense première dans cet article.
Reste à savoir si Bartek Ziemski pourrait parvenir à réaliser l’ascension puis la descente dans les mêmes conditions que ce qu’il vient de réaliser sur ces deux sommets. En effet, Bargiel avait bénéficié d’une logistique autre que celle de Ziemski, et une telle réalisation serait toute autre chose dans ces conditions.
Ce que ça dit de nous, finalement
Deux polonais qui tentent de ski les quatorze sommets de plus 8000m mais dans deux styles différents. Le ski himalayen vit une époque contradictoire. Les moyens techniques explosent, les drones filment des lignes impensables et les sponsors suivent.
Et pendant ce temps, un type seul porte ses skis jusqu’au sommet de l’Everest et demande à un inconnu de le prendre en photo.
Je ne dis pas que l’un vaut mieux que l’autre. Je dis simplement que les deux existent, et qu’on aurait tort de les mettre dans le même sac. Beau pied de nez à notre époque si paradoxale.


