29 juin 2026, jour où les glaciers ont basculé : anatomie d’une fonte record en cours

Le 29 juin 2026, les glaciers suisses avaient déjà consommé la totalité de la neige accumulée pendant l’hiver, un basculement qui n’intervient habituellement qu’à la mi-août. Derrière cette date se cache une mécanique nivo-glaciologique implacable, que tout skieur de randonnée devrait comprendre, car elle conditionne autant l’avenir des glaciers que celui de nos courses de printemps.

L’hiver 2025-2026 n’avait rien d’une catastrophe et les glaciers alpins abordaient le printemps avec une couverture neigeuse correcte, proche des moyennes récentes. C’est la suite qui a tout changé : une première vague de chaleur en mai, déjà exceptionnelle, puis une canicule précoce et durable de la mi-juin à la fin juin, qui a fait de ce mois de juin le plus chaud jamais enregistré en France, avec un écart de +3,8 °C par rapport à la normale 1991-2020. En quelques semaines, le manteau neigeux qui protégeait la glace a fondu à une vitesse que les glaciologues qualifient eux-mêmes d’hallucinante, pour reprendre le terme employé par Jean-Baptiste Bosson.

Pourquoi la date du basculement change tout

Un glacier ne fond pas de manière linéaire. Tant qu’il est recouvert de neige, celle-ci joue un double rôle protecteur : elle isole la glace et surtout elle réfléchit une grande partie du rayonnement solaire grâce à son albédo élevé. Une neige de printemps renvoie encore la majorité de l’énergie reçue, alors qu’une glace nue, plus sombre et souvent chargée de poussières, en absorbe beaucoup plus. Le jour où la neige hivernale disparaît entièrement, le glacier entame donc sa propre substance, et il le fait à un rythme démultiplié. C’est précisément ce seuil qui a été franchi le 29 juin cette année, selon Stuart Lane, professeur à l’Université de Lausanne, soit six semaines plus tôt que la normale et trois jours avant la date du funeste référentiel de 2022. Les conséquences se mesurent déjà : Matthias Huss, responsable du réseau suisse de surveillance Glamos, indique que le glacier du Rhône a perdu 1,60 mètre de glace en seize jours, tandis que l’ensemble des glaciers suisses relâche environ 400 mètres cubes d’eau par seconde. Chaque journée chaude de juillet et d’août travaillera désormais directement sur de la glace nue.

Ce que cela signifie pour le skieur de randonnée

On aurait tort de considérer ces chiffres comme une affaire de climatologues. Pour le pratiquant, un basculement précoce signifie des ponts de neige qui cèdent dès la fin juin, des crevasses ouvertes six semaines plus tôt, des séracs déstabilisés et des névés d’altitude qui ne jouent plus leur rôle de liaison entre les itinéraires. Les courses de neige classiques de juin et de juillet deviennent des courses de mai, et le ski de printemps sur glacier, qui reposait sur la persistance d’un manteau tassé jusqu’au cœur de l’été, voit sa fenêtre se réduire année après année. La tendance de fond est connue, la Suisse ayant perdu environ 1 200 glaciers en cinquante ans pour n’en conserver qu’environ 1 300, avec une perte de volume moyenne de l’ordre de 2 % par an depuis les années 1990, selon les chiffres de Glamos. Mais c’est la répétition rapprochée des années extrêmes, 2022 puis probablement 2026, qui change la nature du problème.

Les géotextiles, ou l’art de poser un pansement sur une hémorragie

Face à cela, certaines exploitations recouvrent leurs langues glaciaires de bâches géotextiles pour ralentir localement la fonte. Jean-Baptiste Bosson a pour ces dispositifs des mots peu diplomatiques, les qualifiant de solutions très locales qui ne traitent pas la cause du problème, avec une comparaison médicale assez parlante : c’est poser un petit pansement sur une hémorragie en se félicitant que cela saigne moins à cet endroit précis. On peut comprendre la logique économique d’une station qui protège son domaine d’été, mais il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que la conservation des glaciers ne se joue pas là, et qu’elle ne se jouera nulle part ailleurs que dans la trajectoire des émissions.

Ainsi, la question n’est plus de savoir si les glaciers alpins reculent, mais à quelle vitesse nous acceptons de les regarder disparaître. Pour notre communauté, qui leur doit ses plus belles courses, l’enjeu immédiat est double : adapter son calendrier et ses itinéraires à une montagne qui bascule plus tôt, et ne pas se laisser bercer par les pansements. Le 29 juin 2026 restera peut-être comme une date anecdotique dans les archives de Glamos. Ou comme le jour où nous avons compris que la mi-août était devenue la fin juin.

L’illustration ci-dessous du plus grand glacier français, la mer de glace à Chamonix et son retrait depuis 19 ans.