Interview : Stéphane Schaffter présente son livre “Passion verticale, du Jura à l’Himalaya”

Stéphane Schaffter  a perdu la vie au cours d’une expédition dans la Zanskar en Inde le 24 Juillet 2015, je me permets de publier de nouveau cette interview qu’il m’avait accordé en 2012 lors de la parution de son dernier livre. Salut l’ami.

Mise à jour – Août 2015

Stéphane Schaffter, célèbre guide et alpiniste Suisse nous raconte son parcours à travers textes et photos dans un livre qui vient de paraître en cette fin d’année 2012, “Passion Verticale, du Jura à l’Himalaya” aux Editions du Belvédère.

Des parois du Jura où il débute, jusqu’à la première ascension en Himalaya du Mont Antoine Lecoultre en 2009, Stéphane Schaffter nous entraîne dans son quotidien qu’est la verticalité, il nous raconte avec subtilité et humanisme une existence faite de rencontres, d’alpinisme et d’aventure.

La vie de Stéphane est d’une richesse incroyable avec de nombreuses premières et parfois des plus surprenantes comme être le premier homme à atteindre 8000 mètres en skis de fond sur le Shishapangma (8013m), lors d’une des nombreuses expéditions réalisées avec son ami Eric Escoffier.

Stéphane Schaffter continue à gravir les plus hauts sommets du globe comme le K2 et l’Everest et rapporte de très belles images de ses défis, car l’homme est aussi le réalisateur de plusieurs films plébiscités par le public, notamment « Everest 1952-2002: le rêve achevé » Une expédition qu’il initie et dirige en filmant les enfants de l’expédition de 1952, Yves Lambert et Tashi Tenzing. Ce film achève ainsi une aventure commencée 50 ans plus tôt par leurs père et grand-père respectifs: le guide genevois Raymond Lambert et le Sherpa Tenzing qui ont atteint l’incroyable altitude de 8600 mètres et par la même occasion ouvert la voie aux anglais pour la première de 1953. Leurs descendants réalisent 50 ans plus tard cette ascension et commémorent l’exploit de leurs aïeuls à 8848 mètres, le tout sous la caméra de Stéphane pour un fantastique rendez-vous au sommet.

Il a également fait parler de lui en 1987 en réalisant la première ascension du Pilier Ouest de la Tour Sans Nom dans le massif du Baltoro au Nord du Pakistan. Il en ramène aussi son premier film « Bal à Trango » : une aventure partagée avec Michel Fauquet, Michel Piola et Patrick Delale qui relate la lutte pour rejoindre le sommet, duquel Michel Fauquet saute en parapente et marque ainsi l’histoire de cette pratique, déjà extrême, du vol en montagne.

C’est donc un peu de tout cela que ce livre nous offre, au travers d’un récit haletant et marqué par la passion profonde d’être en montagne, de vivre la montagne. Pour avoir eu la chance de faire quelques courses en montagne avec Stéphane et également d’écouter ses récits passionnants en cabane, je ne peux que vous conseiller la lecture de ce superbe livre, dont j’ai pu lire les bonnes feuilles dès cet automne.

Alors que les premiers flocons tombent sur les différents massifs, c’est coincé entre le Jura et le Salève en pleine ville de Genève que j’ai pu échanger quelques mots avec Stéphane afin qu’il nous présente son livre au cours d’une interview.

Interview.

Bonjour Stéphane, peux-tu te présenter brièvement pour nos lecteurs qui n’auraient pas encore entendu parler de toi ? 

D’abord grimpeur mais déjà orienté vers l’ouverture d’itinéraire dès 15 ans, je dirais que suis devenu au fil des années, dans l’ordre: alpiniste assidu en quête de nouvelles voies, puis skieur de fond ensuite guide de haute montagne et instructeur de ski nordique, et enfin himalayiste. La notion d’exploration a toujours fait partie de ma vie et c’est une notion que j’exploite également lors de mon travail de conseiller technique auprès de différents équipementiers.

Tu as toujours été porté sur le tournage en montagne notamment en étant le réalisateur de plusieurs films plébiscités par le public (« Bal à Trango » , « Everest 1952-2002: le rêve achevé »), pourquoi décider de te tourner vers l’écriture maintenant ?

Non, à mes débuts seul la photo a fait partie du jeu, puis dès notre première sur la Tour Sans Nom, je me suis retrouvé à tenir la caméra pour assumer mes engagements envers les sponsors et faire voyager mes partenaires sans frais. Mais en effet c’est une autre forme de film que de se mettre à table et tenter d’écrire sa passion et ses aventures humaines, j’avais aussi quatre mois de rééducation à occuper et c’était une période donc propice pour se lancer dans ce nouvel exercice.

Au sein de ce livre, on sent vraiment que ton caractère de montagnard s’est forgé dans les montagnes du Jura; les récits épiques avec l’équipe des « Taborniaux » en attestent largement. Ce massif est-il resté pour toi une source d’inspiration alors que ta carrière d’alpiniste et guide t’amena dans d’autres massifs plus alpin ? Et si oui, que continue-t- il à t’apporter ?

Le Jura reste à l’image de ses habitants et ses falaises sont aussi discrètes que les gens qui l’habite. J’aime beaucoup la modestie que l’on apprend dans ce pays de petites montagnes pourtant très formatrices. Mon inspiration comme mon imagination sont liés à mes origines et souvent ces valeurs reviennent à mon esprit à l’autre bout du monde lorsque je rencontre d’autres personnes.

Peux-tu nous raconter comment dès 1982 tu t’es rapidement tourné vers ce nouvel horizon qu’était l’Himalaya ?

Invité par Yannick Seigneur à tenter une nouvelle voie sur la Face du Rupal du le Nanga Parbat considérée comme la plus difficile du monde, je découvrais une nouvelle et immense amitié et mon rêve d’affronter l’Himalaya par la grande porte. Mes aptitudes physiques et le fait de côtoyer l’élite du moment me permettaient d’installer ma confiance en moi pour aller vers les plus hautes cimes.

Dans ton expérience de l’Himalayisme, quel est le fait le plus marquant pour toi au cours de tes nombreuses ascensions ?

La haute altitude pratiquée sans oxygène est sans pardon avec l’erreur humaine, une réalité qui m’a frappé de plein fouet et me remémore de tristes moments, sans parler de tous les amis perdus. L’obsession de l’homme en quête de succès ou de reconnaissance est aussi un constat du manque de respect de sa propre vie !


Ce livre regorge de récits surprenants et nous découvrons le nombre d’enchainements et de défis que tu as surmonté aussi bien en alpinisme, VTT, parapente ou ski de fond au cours de ta carrière. C’est d’ailleurs ces deux dernières activités qui t’emmenèrent le 1er Mai 1990 du Mont Blanc au Mont Rose en 32h. En lisant le passage de cet enchaînement un peu fou, je n’ai pu m’empêcher de reconnaître en toi les skieurs alpinistes d’aujourd’hui qui ne cessent de chercher à limiter le poids de leur matériel dans un but d’amélioration de leur performance. Pourrait-on dire que tu as été un précurseur dans cette démarche, et ce, dès les années 90 ?

Précurseur par les innovations en quelque sorte oui, mais elles ne sont que le fruit de mes réflexions de fondeur et alpiniste. Ma traversée du Mont Blanc au Mont Rose en 32 heures, repos inclus, reste l’une de mes plus grandes performances en montagne sur un parcours symbolique. C’est aussi une période où je me suis astreint à un entraînement et une alimentation mûrement étudiés par des professionnels, ce que les alpinistes performants d’aujourd’hui exploitent complètement.

Ton approche de la montagne n’a donc jamais été limité qu’à une seule pratique, mais à un mix de plusieurs activités afin de réaliser notamment certains enchaînements. Que penses-tu du rapprochement qui s’opèrent actuellement entre le monde de l’alpinisme et celui de l’ultra-trail avec des enchaînements utilisant un matériel léger proche du trail dans des terrains très alpins  (Kilian Jornet – Courmayeur-Chamonix par l’Innominata en 8h43 ) ? Ces nouveaux défis et la forme qu’ils prennent, t’intéressent-ils ?

J’estime ces records avec admiration mais de tout temps des gens sont allés très vite sur des montagnes et certains très vieux records restent impressionnant surtout avec le matériel de l’époque. Personnellement j’aime explorer de nouvelles choses en montagne et le partager avec des amis motivés et curieux. Les nouveaux défis m’interpellent, mais je suis souvent déçu par le manque d’imagination du style de ces exploits uniquement liés au temps alors qu’il est possible de “vendre” des belles réalisations en montagne avec un peu de conviction sans parler de chronomètre. Ce devrait être le but si l’on veut conserver notre zone de liberté !

A la lecture de ton livre, je crois remarquer à quel point la relation humaine prend une place importante dans ta manière d’appréhender tes ascensions, dans ta relation à la montagne. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce que cela représente pour toi ?

La relation humaine est plus importante que le but de la course et mes plus beaux souvenirs d’ascension sont tous liés à des amitiés durables même si le système social influence le comportement de certains. Les années devraient me rendre plus réaliste dans les rapports humains mais je suis encore trop souvent un rêveur plein d’espoir…

Finalement, as tu déjà de nouveaux projets en tête ? Quels sont tes prochains projets en montagne ?

J’aperçois déjà que la vie n’est pas sans fin mais je reste motivé pour découvrir ou faire découvrir d’autres montagnes. Un jurassien peut sembler fier et pourtant, sous l’écorce la sève nourrit continuellement le cerveau en toute discrétion. L’innovation ne peut être dévoilée qu’après, une notion que j’ai aussi dû apprendre !

Vous pouvez vous procurer cet ouvrage dans toutes les bonnes librairies, ou encore en ligne directement ici.

WP2Social Auto Publish Powered By : XYZScripts.com